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Frédéric Lenoir • Virtuose des discours spirituels et boulanger de la pâte humaine par Xavier Gravend-Tirole

Rencontre
Frédéric Lenoir

Il ne se considère pas comme un maître, encore moins comme un gourou. Il ne se présente pas non plus en modèle, ayant encore bien du chemin à parcourir, dit-il lui-même. Et il ne joue pas la célébrité quand on le rencontre, même si son parcours reste impressionnant. Oui, Frédéric Lenoir est simple, facile d’approche et très humain. Profondément – existentiellement – nourri par la philosophie, les religions, la psychologie et les spiritualités, il continue, par divers médias, d’explorer avec brio ces cartographies intérieures que proposent tant de maîtres de sagesse à travers le temps. Portrait d’un homme sereinement libre et farouchement spirituel.

Frédéric Lenoir, un homme sereinement libre et farouchement spirituel

TRACÉ

Né en 1962 à Madagascar, Frédéric et la famille Lenoir rentrent à Paris deux ans plus tard. Adolescent, il est déjà un grand lecteur mais reste un élève très dissipé, qui changera deux fois de lycée pour ne pas redoubler. Hesse, «auteur initiatique par excellence», nourrit son questionnement existentiel: «Ses livres m’ont marqué par leurs questions fondamentales sur le sens de notre vie, des choix qu’on peut faire, des contradictions qui nous travaillent… Alors que la philosophie traite de ces questions de manière théorique, je retrouvais dans ces romans – comme dans ceux de Balzac ou Stendhal – les mêmes questions des philosophes, mais mises en scène dans la vie des personnages, avec une analyse du coeur humain importante sur nos ambitions, nos mesquineries, etc.» En faisant intervenir des enjeux soit hautement spirituels, soit foncièrement humains, ces grands romanciers ont déployé, d’une certaine manière, la quête de sens du jeune adolescent qu’il était.

Les découvertes de Carl Jung et de la psychanalyse, du bouddhisme tibétain à travers la lecture de livres d’Arnaud Desjardins, et de la kabbale, à la fin de son adolescence, lui ouvrent de nombreux possibles sur les voies spirituelles. Or c’est la lecture des évangiles à 19 ans qui le saisit, le bouleverse presque. Il décide de suivre des études de philosophie avec Marie-Dominique Philippe, fondateur de la communauté Saint-Jean, et de partager avec les frères de cette communauté une vie monastique. Seulement l’expérience n’est pas conclusive: «J’avais besoin d’une certaine radicalité, de vivre l’évangile dans un esprit de pauvreté, de simplicité, de dépouillement, de chasteté. J’avais un désir de communauté, à ce moment-là, de pratiquer ma foi avec d’autres… Mais j’en ai vite eu une overdose, et j’ai découvert qu’au fond, il ne me fallait pas trop de vie collective, de rituel, de tout ça. Et puis surtout j’étouffais de plus en plus dans l’Église catholique qui prétend détenir LA vérité, alors que j’avais déjà rencontré plusieurs chemins spirituels authentiques hors du christianisme…»

Lors de ses études de philosophie à l’université de Fribourg (Suisse), il fait la connaissance d’Emmanuel Levinas, qu’il reconnaît comme une figure phare dans sa réflexion, au côté d’Edgar Morin qu’il rencontrera 10 ans plus tard lors de son retour aux études pour une thèse de doctorat. Avant d’entamer celui-ci – en sociologie et en philosophie sur le bouddhisme occidental – il avait déjà commencé un travail d’éditeur chez Fayard, et publié plusieurs livres d’entretien, qui lui permettront des dialogues poussés avec le frère Marie-Dominique, puis plus tard d’autres livres du même genre avec Jean Vanier, l’Abbé Pierre, Hubert Reeves, ou Annick de Souzenelle.

À la suite de son travail de doctorat, il deviendra chercheur associé à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, écrira quelques essais comme La rencontre du bouddhisme et de l’Occident (1999), Les métamorphoses de Dieu (2003), Socrate, Jésus, Bouddha (2009) et co-dirigera avec Ysé Tardan-Masquelier, l’Encyclopédie des religions (1997) et Le Livre des sagesses (2002). Mais n’ayant jamais lâché le «grand public» via des romans (L’oracle della luna , 2006), des pièces de théâtre (Bonté divine, avec Roland Giraud, 2009), il dirige aussi depuis 2004 le bimestriel Le Monde des religions, et anime depuis 2009 l’émission radio Les racines du ciel sur France Culture. Son dernier livre, Petit traité de vie intérieur (Plon) continue de caracoler en tête des meilleures ventes en France depuis sa sortie en novembre 2010 (près de 200 000 exemplaires vendus), signe que son message de philosophie et de spiritualité sans frontières touche un très large public en quête de sens.

«On va vers les autres dans une recherche d’échange, de partage, de communion.» – Frédéric Lenoir

ARABESQUES

Avec un parcours comme le sien, pas étonnant qu’on l’ait déjà décrit comme un touche-à-tout. Mais l’homme est surtout polyvalent. Et à divers égards, singulièrement brillant. Il a ce génie qui trouve les moyens de parcourir en une vie des sentiers qui en demanderaient plusieurs autres à bien des gens. Son engagement, d’abord spirituel, pourrait apparaître à certains plutôt individuel, tant il ne semble pas garder d’attaches claires avec une tradition religieuse en particulier. «Pour moi, contrairement à la religion qui relie, qui rassemble, qui créé des groupes – et dans ce sens, elle peut exclure – la spiritualité au contraire délie: elle libère l’individu et l’aide dans sa quête d’individuation. La spiritualité est donc un chemin personnel qui aide à se connaître soi-même, et en ce sens, aide à connaître l’humanité.» Le rapport à l’autre n’est pas effacé dans cette optique: c’est en se connaissant mieux soimême que l’on développe des relations plus justes et plus profondes avec autrui. Le fait d’être obligé de nous singulariser par ce chemin spirituel nous sort de cet esprit «grégaire» ou «villageois » où l’on a grossièrement besoin des autres. La relation devient du coup plus gratuite: «On va vers les autres dans une recherche d’échange, de partage, de communion, qui est plus lucide, responsable, et où la fusion grégaire disparaît.»

Le terme de lucidité dans les relations aux autres ou à soi revient souvent dans la bouche du penseur: savoir pourquoi on agit, avoir conscience de ses motivations, est extrêmement important. S’il est vrai que la spiritualité, bouddhiste ou chrétienne, donne de véritables outils pratiques au chercheur de sens et complète ainsi la philosophie – car il s’agit de se changer soimême, et non pas rester dans la spéculation des idées – elle ne suffit pas. La thérapie demeure incontournable: «Je me suis rendu compte dans ma vie que bien que je méditais et que je priais, je continuais d’être encombré de difficultés, d’avoir des phobies, de me mettre parfois en colère – bref, je restais envahi de certains problèmes que je n’arrivais pas à régler. Et donc j’ai pris conscience qu’il fallait un vrai travail sur la psychologie, et pas seulement en spiritualité». Le penseur a donc entamé une psychanalyse, qui s’est transformée en psychothérapie, puis a touché à la Gestalt et au rebirth, entre autres. Au total, une bonne dizaine d’années de thérapie. «Là, j’ai pu nettoyer les écuries d’Augias: j’ai fait le ménage d’un tas de colères, tristesses, peurs, etc.»

Ainsi, pour lui, psychologie et spiritualité se soutiennent et s’interpellent mutuellement, au-delà de la philosophie. «Si j’avais seulement fait de la philosophie, je serais resté dans la tête. En ne restant que dans la spiritualité, j’aurais pu être dans l’illusion un peu imaginative. Et si je n’avais fait que de la thérapie, j’aurais pu tourner en rond… Finalement ce qui aide au changement, c’est l’association de tout cela, c’està- dire un vrai travail sur soi qui associe la raison, l’âme et le corps émotionnel.»

L’approche de la spiritualité «à la Lenoir» n’est donc pas, foncièrement, individualiste. Elle doit inévitablement passer par l’individu, certes, et lui permettre de le singulariser, mais c’est pour le faire grandir – l’épanouir, même. Il ne se justifie pas en revanche par un égoïsme à tout crin. Au contraire, souligne-t-il, le bonheur n’est pas le but de la vie humaine. «Le but de la vie c’est de la réussir – la réussir en fonction des valeurs que l’on se donne. Mais la réussir implique des renoncements, des difficultés, voire des souffrances. Car le but véritable, pour moi, ce n’est pas le bonheur, c’est d’être en paix profonde avec soi-même et avec les autres, tout en étant aussi utile à la société – c’est pour ça que j’écris des livres, et que je peux même en être fatigué! Pour arriver à cette réussite, le chemin est difficile: les combats à mener sont durs, mais font grandir. Je peux dire aujourd’hui que plus je vieillis et plus je grandis, plus nombreux qu’avant sont les moments heureux.» C’est en ce sens, aussi, qu’il ne voit pas d’obligation d’ascèse, comme certaines spiritualités peuvent le proposer, via une communauté, chrétienne ou bouddhiste: «Quel est l’intérêt de se forcer dans le collectif quand on vit celui-ci toute la journée au travail? Je ne me sens pas le besoin de supporter une communauté… Je comprends que pour d’autres ce soit utile, mais pour moi, je n’ai pas besoin de cette ascèse-là – c’est un choix.»

À travers tout cela, l’homme reste chrétien, mais surtout proche des évangiles. Le titre de son éditorial dans Le Monde des religions du mois de septembre/octobre 2010 (no 43) sur le christianisme, qui s’inspire d’une discussion avec Paul Ricoeur, résume d’ailleurs assez bien sa posture: «La chrétienté est morte. Vive l’évangile!» Il y propose presque «une nouvelle renaissance de la foi vive des évangiles» et «une foi qui sera aussi une force de résistance farouche aux pulsions matérialistes et mercantiles d’un monde de plus en plus déshumanisé».

VOLUTES

Frédéric Lenoir incarne certainement, et à plusieurs égards, la démarche de nos contemporains. Libre et résolument spirituel, il se veut – il se sent – comme un artisan de paix. «J’aime construire la paix. La paix se construit en exigence très grande de vérité, qui ne fait pas toujours plaisir à tous.» À ce titre, même si on le dit aussi tisseur de lien, voire charmeur, il n’est pas consensuel pour autant. «Je ne cherche pas à faire plaisir, je cherche à faire avancer les choses. En fait – pour le dire vite – je déplais profondément à deux populations: les croyants dogmatiques et les athées dogmatiques. Et mes livres touchent des croyants qui se remettent en question, et des athées qui se posent des questions.»

Non décidément, l’auteur de multiples livres sur la spiritualité ne se prend pas pour un gourou. «Ah non! Et je le dis tout le temps, pour qu’il n’y ait pas de confusion: je ne suis pas un maître spirituel car un vrai maître peut parfaitement mettre en adéquation tout ce qu’il pense, tout ce qu’il dit ou prône… Je serais plutôt un transmetteur – quelqu’un qui transmet une connaissance, une expérience. Étant moi-même en chemin, je témoigne de mon parcours, de mes réflexions, mais j’ai encore beaucoup de progrès à faire… Je sais parfois que je devrais être vertueux et que je ne le suis pas assez, et parfois aussi, j’avoue que je n’ai simplement pas envie d’être vertueux dans tous les doma ines, pour être honnête.»

S’il n’est pas maître spirituel, il se révèle en tout les cas un excellent compagnon de route pour toute personne qui a soif de ce que personnellement j’appellerais, avec Augustin d’Hippone, la «joie tranquille».